Le lombricompostage collectif : de quoi s’agit-il?

18/05/2021 | Collectivités Compostage partagé Gestion de proximité Lombricompostage
https://aura.reseaucompost.fr/storage/uploadfile/rcc_bertone-599.jpgLe lombricompostage est une des nombreuses variantes du compostage, à ranger dans la catégorie des techniques de compostage à froid. Il y a 2 fondamentaux indispensables pour pouvoir parler de lombricompostage: ensemencement initial avec une litière fortement concentrée en vers de terre et organisation de la "migration" des vers (horizontale ou verticale) pour séparer ceux-ci du lombricompost mûr. Connu surtout comme une activité d'intérieur, familiale, le lombricompostage offre toutefois des solutions très prometteuses à l'échelle collective. Pour mieux connaître les réalisations proposées par le lombricompostage collectif, nous avons interrogé Pierre Ulrich coordinateur de l'association EISENIA basée à Lyon.

Place Bertone, Lyon 4 (centre ville) hors sol 10 foyers

Bonjour Pierre, depuis quand êtes-vous actif avec votre association pour développer le lombricompostage collectif ?
Notre association a été créée en 2013 bien que nous travaillons sur le sujet depuis 2010. Nous avons eu dès le début l'envie de tester et créer des sites de lombricompostage collectif. Nous connaissions le lombricompostage agricole (en andains plein champs) car l'un de nos membres fondateurs le pratiquait déjà depuis des années, en centre équestre puis chez un paysan bio. Nous pratiquions également le lombricompostage individuel, en appartement ou en cave. Nous étions donc persuadés qu'il était possible de faire fonctionner le "stade intermédiaire", les volumes « moyens », soit du lombricompostage collectif ou autonome en établissement. Disposant de très peu d'exemples à suivre dans nos contrées, nous avons donc commencé à créer nos propres modèles inspirés plutôt par le vermicompostage agricole, c'est à dire en contact avec la terre et basé sur le principe de la migration "horizontale " des vers, à la différence des modèles individuels (hors-sols la plupart du temps) où les vers migrent vers le haut. Nous avons donc dessiné, conçu et commencé à installer nos propres modèles, d'abord fournis par un atelier de menuiserie, puis, très vite, fabriqués par nos soins. Ainsi, en 2014, nous mettions en place nos premiers lombricomposteurs collectifs (7 sites), toujours en service à l'heure actuelle.

Comment s'est déroulé par la suite le développement de vos activités ?
Nous avons eu quelques loupés sur nos premières expériences (trop enthousiastes, nous avons surestimé la capacité de nos vers et avons tué quelques litières en leur apportant trop de matière au démarrage sur certains sites victimes de leur succès). Nous avons donc dû "cadrer" et rationaliser le nombre de foyers utilisateurs et surtout adapter notre méthode de gestion, à la fois en terme "technique" (gestion des quantités, des litières et de la migration des vers) et "sociale" (adaptation pour que le plus grand nombre adopte les consignes que nous donnons, possibilité de former des référents de site autonomes). Huit ans après nos premiers pas, nous continuons d'ailleurs à affiner nos connaissances et surtout la transmission de celles-ci.

Ces dernières années, nous avons ouvert nos activités, en amont (réduction de déchets) avec la valorisation « sociale » et travaillé sur d’autres types de déchets (encombrants, matériel informatique…) et en aval avec du travail sur l’agro-écologie, urbaine ou agricole, ce qui fait qu’aujourd’hui, nous sommes 7 salariés en temps plein, accompagnés par des services civiques et des bénévoles. Le lombricompostage (installation et suivi de site, animations, formations) ne représente, malheureusement, que 20 à 30 % de nos activités environ.

Combien de réalisations avez-vous pu installer à ce jour et dans quel type d'habitat ou de configuration ?
Nous envisageons pour fin 2021 l'installation de notre centième site, des sites installés en collectif ou en établissement, traitant entre 500kg et 8 Tonnes/an et par site.
Nous avons des lombricomposteurs qui fonctionnent pour :
- des HLM
- des copropriétés
- des quartiers
- des établissements scolaires (écoles, collèges, lycées, universités)
- des structures d'accueil (crèches, foyers sociaux, restos du coeur)
- des restaurants et traiteurs
- des entreprises
- et notre plus gros modèle (capacité de 8 tonnes / an) qui traite sur place les déchets d'un marché forain alimentaire.

Marche Givors

Marche Ville de Givors 8 tonnes/an (lombricomposteur situé au centre du quartier de Vernes -quartier prioritaire “politique de la ville”, à proximité du marché forain = transfert des biodéchets à pied)

Parle nous un peu du matériel que vous utilisez ?
Notre préférence va aux lombricomposteurs en bois, en plein sol, mais nous avons aussi installé des modèles en bois hors-sol (en cave ou cour) et également des modèles en plastique, modèles plus connus du grand public, fabriqués à partir de poubelles de collectivité. Enfin, nous participons à la gestion de 2 plateformes (une urbaine, environ 50T/an, l'autre agricole, 100 à 150 tonnes/an)

Colbert

Colbert, Lyon 1 (centre ville) 60 foyers

Ainsi, nous avons pu tester quasiment tout le panel de ce qu'il est possible de faire. Nous sommes en train de passer au stade supérieur puisque nous travaillons, dans le cadre d'un projet ADEME, sur la caractérisation du lombricompostage et son intérêt pour traiter en ville des biodéchets en vue de les valoriser en agriculture (tests réalisés chez des paysans bios à l'heure actuelle, sous le regard de l'isara (Institut supérieur d'agriculture Rhône-Alpes), l'inrae (Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement) et du laboratoire EVS (Environnement Ville Société). Le but étant de rationaliser, tester et diffuser cette pratique encore très marginale sur le territoire Français.

Que pensez-vous du compostage ?
Notre association n'est pas, contrairement à ce que l'on a pu entendre, « anti-compost ». Nous pratiquons également le compostage traditionnel et formons des guides-composteurs qui, pour la plupart, utiliseront plutôt le compostage traditionnel dans leurs métiers. Nous voyons plein d'avantages à privilégier le lombricompostage, mais nous sommes bien conscients que cette pratique n'est pas adaptée à toutes les situations (notamment la grande difficulté qui existe pour traiter les retours d’assiettes et déchets carnés) ; de même que nous privilégions avant tout, comme bon nombre de camarades du réseau, la réduction du gaspillage alimentaire, puis la pratique du paillage et la valorisation directement sur place, au jardin, du plus de matière possible. Le vermicompostage et le compostage arrivant au bout de la chaîne, lorsque nous ne pouvons pas faire mieux.

Alors quels sont les avantages du lombricompostage collectif ?
Le lombricompostage collectif urbain répond bien à un certain nombre de situations, notamment des besoins en broyat bien moindre, une emprise au sol réduite, une réduction du travail physique (les retournements) et la possibilité de faire du hors sol (lombricompostage en cour ou en cave). Ainsi, en complément du compostage (que nous privilégions pour les biodéchets carnés, gras, retours d'assiettes...), il nous semble plus facile (en terme de flux de matière) d'installer des lombricomposteurs collectifs que des composteurs en milieu urbain dense pour valoriser massivement les biodéchets d'origine végétale.
Par ailleurs, notre pratique du lombricompostage nous permet même d'optimiser le fonctionnement de certain sites de compostage classique, notamment en encourageant les référents et utilisateurs à mieux gérer l'humidité et optimiser l'utilisation du broyat, ressource "rare" en centre ville, souvent sur-utilisée par les usagers des composteurs collectifs, avec comme écueil de produire des composts secs, très carbonés, « sans vie et sans âme » et sûrement moins qualitatifs en terme agronomique.

Comment les collectivités vous suivent-elles et avec qui travaillez-vous ?
Nous travaillons énormément avec les bailleurs sociaux, notamment en quartiers « prioritaires » ou notre démarche participative (construction collective, chantiers jeunes ou chantiers habitants) semble répondre au besoin de la population pour s’approprier les projets. Par conséquent, on travaille beaucoup avec les collectivités ayant de gros ensembles HLM.

habitants


Nous travaillons particulièrement bien à Givors, où nous expérimentons beaucoup, mais aussi à Vaulx-en-Velin, Rillieux-la-Pape, Décines, Meyzieu, les «banlieues» de Lyon… Nous avons aussi beaucoup travaillé avec la mairie de Lyon 1er, en plein centre historique de Lyon, dans un quartier très dense, ce qui nous permet de montrer que le (lombri)compostage sur place, même en plein centre, c’est possible, et préférable (écologiquement, économiquement et socialement) à la collecte de biodéchets, que ce soit en porte à porte ou en points d’apports volontaires.
Par contre, nous avons tenté de mettre en évidence ces multiples avantages aux collectivités de notre territoire à travers un document collectif intitulé "le plan B", malheureusement resté lettre morte au niveau de la Métropole de Lyon, seule véritable décisionnaire chez nous.

Le mot de la fin ?
L'essentiel reste bien entendu de produire une matière riche,vivante et utile pour les sols malmenés par quelques décennies d'agriculture intensive… Nous ne demandons maintenant qu’à diffuser et enrichir nos connaissances à l’échelle du réseau, de ses collectivités adhérentes, de ses formateurs et autres associations.

Interview réalisée par Christian Nanchen, Maître composteur

Quelques mots sur la réglementation du lombricompostage collectif

Comme vous devez le savoir nos activités de gestion de proximité sont cadrées par l’arrêté du 9 avril 2018 du ministère de l’agriculture et de l’alimentation. Cet arrêté a été complété par une instruction technique datée du 21 janvier 2020 publiée par le même ministère qui précise en page 4 que le lombricompostage n’est pas concerné par cet arrêté. Le texte indique par ailleurs que le lombricompost produit par un professionnel est de fait un lisier. Nos activités étant basée sur le bénévolat et l’implication des citoyens, nous comprenons que le lombricompostage concerné par cette note concerne plutôt le lombricompostage agricole produit par des professionnels. Les deux structures présentées dans notre dossier travaillent par ailleurs avec plusieurs centres de recherche (voir plus haut) pour mettre en évidence l’innocuité d’usage d’un lombricompost ce qui selon la note mentionnée en permet une application directe sur les sols.
Le lombricompostage présente donc selon nous une solution pertinente en gestion de proximité.